et aboutit au couvent, regardant la mer qui me
separe de tant de choses et de tant d' etres que
j' ai connus et aimes, mais qui ne me separe pas de
leur souvenir. Je repassais ma vie ecoulee, je me
rappelais des heures pareilles passees sur tant de
rivages divers et avec des pensees si differentes ;
je me demandais si c' etait bien moi qui etais la
au sommet isole du mont Carmel, a quelques lieues
de l' Arabie et du desert, et pourquoi j' y etais ;
et ou j' allais ; et ou je reviendrais ; et quelle
main me conduisait ; et qu' est-ce que je cherchais
sciemment, ou a mon insu, dans ces courses
eternelles a travers le monde. J' avais peine a
recomposer un seul etre de moi-meme avec les phases
si opposees et si imprevues de ma courte existence ;
mais les impressions si vives, si lucides, si
presentes, de tous les etres que j' ai aimes et
perdus, retentissaient toutes avec une profonde
angoisse dans le meme coeur, et me prouvaient trop
que cette unite, que je ne retrouvais pas dans ma
vie, se retrouvait tout entiere dans mon coeur ;
et je sentais mes yeux se mouiller en regardant le
passe, ou je n' apercevais deja que cinq ou six
tombeaux, ou mon bonheur s' etait deja cinq ou six
fois englouti. Puis, selon mon instinct, quand mes
impressions deviennent trop fortes et sont pres
d' ecraser ma pensee, je les soulevais d' un elan
religieux vers Dieu, vers cet infini qui recoit
tout, qui absorbe tout, qui rend tout ; je le
priais, je me soumettais a sa volonte toujours
bonne ; je lui disais : " tout est bien, puisque
vous l' avez voulu. Me voici encore ; continuez a me
conduire par vos voies et non par les miennes ;
menez-moi ou vous voudrez et comme vous voudrez,
pourvu que je me sente conduit par vous ; pourvu
que vous vous reveliez de temps en temps a mes
tenebres par un de ces rayons de l' ame qui
nous montrent, comme l' eclair, un horizon d' un
moment au milieu de notre nuit profonde ; pourvu
que je me sente soutenu par cette esperance
immortelle que vous avez laissee sur la terre
comme une voix de ceux qui n' y sont plus ; pourvu
que je les retrouve en vous, et qu' ils me
reconnaissent, et que nous nous aimions dans cette
ineffable unite que nous formerions, vous, eux et
nous ! Cela me suffit pour avancer encore, pour
marcher jusqu' au bout dans ce chemin qui semble
sans but. Mais faites que le chemin ne soit pas
trop rude a des pieds deja blesses ! "
je me suis releve plus leger, et me suis pris a
cueillir des poignees d' herbes odoriferantes dont
le Carmel est tout embaume. Les peres du couvent
en font une espece de the plus parfume que la
menthe et la sauge de nos jardins. J' ai ete distrait
de mes pensees et de mon herborisation par le pas
de deux anes dont les fers retentissaient sur les
rocs polis du sentier. Deux femmes, enveloppees de
la tete aux pieds d' un long drap blanc, etaient
assises sur les anes ; un jeune homme tenait la
bride du premier de ces animaux, et deux arabes
marchaient derriere, la tete chargee de larges
corbeilles de roseaux, recouvertes de serviettes
de mousseline brodee. C' etait M Malagamba, sa
mere et sa soeur, qui montaient au monastere
pour m' offrir des provisions de route qu' elles nous
avaient preparees pendant la nuit. Une des
corbeilles etait remplie de petits pains jaunes
comme l' or, et d' une saveur exquise ; precieuse
rencontre dans une contree ou le pain est inconnu.
L' autre etait pleine de fruits de tous genres, de
quelques bouteilles d' excellents vins de Chypre
et du Liban, et de ces confitures innombrables,
delices des orientaux. Je recus avec reconnaissance
le present de ces aimables femmes. J' envoyai les arabes
porter les corbeilles au monastere, et nous nous assimes,
pour causer un moment des infortunes de Madame
Malagamba. L' endroit etait charmant : c' etait sous
deux ou trois grands oliviers qui ombragent un des
bassins que la source du prophete elie s' est
creuses en tombant de roc en roc dans un petit
ravin du mont Carmel. Les arabes avaient etendu
les tapis de leurs anes sur le gazon qui entoure la
source ; et les deux femmes, qui avaient repousse
leurs longs voiles sur leurs epaules, assises sur
le divan du voyageur, au bord de l' eau, dans leur
costume le plus riche et le plus eclatant,
formaient un groupe digne de l' oeil d' un peintre.
J' etais assis moi-meme, vis-a-vis d' elles, sur une
corniche du rocher d' ou tombait la source. Bien
des larmes mouillerent les yeux de Madame
Malagamba en repassant ainsi devant moi le temps
de ses prosperites, et sa chute dans l' infortune,
et ses miseres presentes, et sa fuite de
Saint-Jean D' Acre, et ses preoccupations
maternelles sur l' avenir de son fils et de ses
charmantes filles.
Mademoiselle Malagamba ecoutait ce recit avec
l' insouciance tranquille de la premiere jeunesse ;
elle s' amusait a reunir en bouquets les fleurs sur
lesquelles elle etait assise : seulement, lorsque
la voix de sa mere s' alterait en parlant, et que
des larmes tombaient de ses yeux, sa fille passait
son bras autour du cou de sa mere, et essuyait ses
pleurs avec le mouchoir de mousseline brodee
d' argent qu' elle tenait a la main ; puis, quand le
sourire revenait sur le visage de sa mere, elle
reprenait sa distraction enfantine, et assortissait
de nouveau les nuances de son bouquet. Je promis a
ces pauvres femmes de me souvenir d' elles et de
leur hospitalite si inattendue, a mon retour en Europe, et
de solliciter un peu d' avancement de mes amis a Turin
pour le jeune agent consulaire de Kaipha.
L' esperance, quoique bien eloignee et bien
incertaine, rentra dans le coeur de Madame
Malagamba, et la conversation prit un autre tour.
Nous parlames des moeurs du pays et de la monotonie
de la vie des femmes arabes, dont les femmes
europeennes qui vivent en Arabie sont obligees de
contracter aussi les habitudes. Mais Mademoiselle
Malagamba et sa mere n' avaient jamais connu
d' autre genre de vie, et s' etonnaient au contraire
de ce que je leur racontais de l' Europe. Vivre
pour un seul homme et d' une seule pensee dans
l' interieur de leurs appartements ; passer la
journee sur un divan a tresser ses cheveux, a
disposer avec grace les nombreux bijoux dont elles
se parent ; respirer l' air frais de la montagne
ou de la mer, du haut d' une terrasse ou a travers
les treillis d' une fenetre grillee ; faire quelques
pas sous les orangers et les grenadiers d' un petit
jardin, pour aller rever au bord d' un bassin que le
jet d' eau anime de son murmure ; soigner le menage,
suite
page d'accueil
Visite de Lamartine a Haifa et en Galilee 5