a sept heures, nous approchions de Kaipha, dont
les domes, les minarets et les murailles blanches
forment, comme dans toutes les villes de l' orient,
un aspect brillant et gai a une certaine distance.
Kaipha s' eleve au pied du Carmel, sur une greve
de sable blanc, au bord de la mer. Cette ville
forme l' extremite d' un arc, dont Saint-Jean
D' Acre est l' autre extremite. Un golfe de deux
lieues de large les separe : ce golfe est un des
plus delicieux rivages de la mer sur lesquels l' oeil
des marins puisse se reposer. Saint-Jean D' Acre,
avec ses fortifications dentelees par le canon
d' Ibrahim-pacha et de Napoleon, avec le dome perce
a jour de sa belle mosquee ecroulee, avec les voiles
qui entrent et sortent de son port, attire l' oeil
sur un des points les plus importants et les plus
illustres par la guerre : au fond du golfe, une
vaste plaine cultivee ; le mont Carmel jetant sa
grande ombre sur cette plaine ; puis Kaipha,
comme une soeur de Saint-Jean D' Acre, embrassant  l'
autre cote du golfe, et s' avancant dans la mer  avec son
petit mole, ou se
balancent quelques bricks arabes ; au-dessus de
Kaipha, une foret de gros oliviers ; plus haut
encore, un chemin taille dans le roc, aboutissant
au sommet du cap du Carmel ; la, deux vastes
edifices couronnant la montagne : l' un, maison de
plaisance d' Abdalla, pacha d' Acre ; l' autre,
couvent des religieux du mont Carmel, eleve
recemment par les aumones de la chretiente, et
surmonte d' un large drapeau tricolore, pour nous
annoncer l' asile et la protection des francais ;
un peu plus bas que le couvent, d' immenses cavernes  
creusees dans le granit de la montagne : ce sont les  
fameuses grottes des prophetes. Voila le paysage  qui
nous frappe en entrant dans les rues poudreuses  et
etroites de Kaipha. Les habitants etonnes  regardaient
avec terreur defiler notre longue caravane. Nous ne
connaissions personne ; nous n' avions aucun gite,
aucune hospitalite a reclamer.
Le hasard nous fit rencontrer un jeune piemontais
qui faisait les fonctions de vice-consul a Kaipha,
depuis la prise et le renversement d' Acre.
M Bianco, consul de Sardaigne en Syrie, lui
avait ecrit a notre insu, et l' avait prie de nous
accueillir si nous venions a passer par Kaipha. Il
nous aborda, s' informa de nos noms, et nous
conduisit a la porte de la petite maison en ruine
ou il vivait avec sa mere et deux jeunes soeurs.
Nous laissames nos chevaux et nos arabes camper sur  
le bord de la mer, pres de la ville, et nous  entrames
chez M Malagamba : c' est le nom de ce  jeune et
aimable vice-consul, le seul europeen qui  reste dans ce
champ de bataille desole, depuis la  ruine complete d'
Acre par les egyptiens.
Une petite cour, un escalier en bois, conduisent a
une petite terrasse recouverte en feuilles de palmier :
derriere cette terrasse, deux chambres nues et
environnees seulement d' un divan, seul meuble
indispensable du riche et du pauvre dans tout
l' orient ; quelques pots de fleurs sur la terrasse,
une voliere peuplee de jolies colombes grises,
nourries par les soeurs de M Malagamba ; des
etageres autour des murs, sur lesquelles sont
ranges avec ordre des tasses, des pipes, des verres  a
liqueur, des cassolettes d' argent pour les
parfums, et des crucifix de bois incrustes de nacre,
faits a Bethleem : -voila tout l' ameublement de
cette pauvre maison, ou une famille delaissee
represente, pour mille piastres de traitement
(environ trois cents francs), une des puissances
de notre Europe.
Madame Malagamba, la mere, nous recut avec les
ceremonies usitees dans le pays. Elle nous presenta
les parfums et les eaux de senteur ; et nous etions
a peine assis sur le divan, essuyant la sueur de
nos fronts, que ses filles, deux apparitions
celestes, sortirent de la chambre voisine, et nous
presenterent l' eau de fleurs d' oranger et les
confitures, sur des plateaux de porcelaine de la
Chine. L' empire de la beaute est tel sur notre
ame, que, quoique devores de soif et accables d' une
marche de douze heures, nous serions restes en
contemplation muette devant ces deux jeunes filles
sans porter le verre a nos levres, si la mere ne
nous eut presses par ses instances d' accepter ce
que ses filles nous presentaient. L' orient tout
entier etait la, tel que je l' avais reve dans mes
belles annees, la pensee remplie des images
enchantees de ses conteurs et de ses poetes. L' une
des jeunes filles n' etait qu' un enfant ; ce n' etait
que l' accompagnement gracieux de sa soeur, comme
ces images qui en
refletent une autre. Apres nous avoir offert tous
les soins de l' hospitalite la plus simple et la
plus poetique cependant, les jeunes filles vinrent
prendre aussi leur place a cote de leur mere, sur
le divan, en face de nous.
C' est ce tableau que je voudrais pouvoir rendre avec
des paroles, pour le conserver dans ces notes
comme je le vois dans ma pensee ; mais nous avons
en nous de quoi sentir la beaute dans toutes ses
nuances, dans toutes ses delicatesses, dans tous
ses mysteres, et nous n' avons qu' un mot vague et
abstrait pour dire ce qu' est la beaute. C' est la
le triomphe de la peinture : elle rend d' un trait,
elle conserve pour des siecles cette impression
ravissante d' un visage de femme, dont le poete ne
peut que dire : elle est belle ; et il faut le
croire sur parole ; mais sa parole ne peint pas.
La jeune fille etait donc assise sur les tapis, les
jambes repliees sous elle, le coude appuye sur les
genoux de sa mere, le visage un peu penche en
arriere, tantot levant ses yeux bleus pour exprimer
a sa mere son naif etonnement de notre aspect et de
nos paroles, tantot les reportant sur nous avec
une curiosite gracieuse, puis les abaissant
involontairement et les cachant sous les longues
soies de ses cils noirs, pendant qu' une rougeur
nouvelle colorait ses joues, ou qu' un leger sourire
mal contenu effleurait ses levres. Notre singulier
costume etait nouveau pour elle, et la bizarrerie
de nos usages lui causait un etonnement toujours
nouveau ; sa mere lui faisait en vain signe de ne
pas temoigner sa surprise, de peur de nous offenser :
la simplicite et la naivete de ses impressions se
faisaient jour malgre elle sur cette figure de seize
ans, et son ame se peignait dans chaque expression
de ses traits avec une telle grace, avec une telle
transparence, qu' on voyait sa pensee sous sa peau
avant qu' elle en eut elle-meme la conscience. Le
jeu des rayons du soleil, qui glissent a travers
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Visite de Lamartine a Haifa et en Galilee 2