forces, pour obeir aux usages du pays, de laisser
Madame et Mademoiselle Malagamba approcher leurs
levres de nos mains, et nous remontames a cheval.
Le mont Carmel commence a s' elever, a quelques
minutes de marche de Kaipha : nous le gravimes
par une route assez belle, taillee dans le rocher
sur la pointe m?me du cap ; -chaque pas que nous
faisions nous decouvrait un horizon nouveau sur la
mer, sur les collines de la Palestine et sur les
rivages de l' Idumee. a moitie chemin, nous
rencontrames un des peres du Carmel, qui, depuis
quarante ans, habite une petite maisonnette qui
sert d' hospice aux pauvres dans la ville de
Kaipha, et qui monte et descend deux fois par jour
la montagne, pour aller prier avec ses freres. La
douce expression de serenite d' ame et de gaiete de
coeur qui brillait dans tous ses traits nous frappa.
Ces expressions de bonheur paisible et inalterable
ne se rencontrent jamais que dans les hommes a vie
simple et rude et a genereuses resolutions.
L' echelle du bonheur est une echelle descendante ;
on en trouve bien plus dans les humbles situations
de la vie que dans les positions elevees. Dieu
donne aux uns en felicite interieure ce qu' il donne
aux autres en eclat, en nom, en fortune. J' en ai fait
maintes fois l' epreuve. Entrez dans un salon,
cherchez l' homme dont le visage respire le plus de
contentement intime, demandez son nom : c' est un
inconnu, pauvre et neglige du monde. La
providence se revele partout.
a la porte du beau monastere qui s' eleve aujourd' hui,
tout construit a neuf, tout eblouissant de
blancheur, sur le sommet le plus aigu du cap du
Carmel, deux peres nous attendaient. C' etaient les
seuls habitants de cette vaste et magnifique
retraite de cenobites. Nous fumes accueillis par
eux comme des compatriotes et des amis. Ils mirent
a notre disposition trois cellules pourvues chacune
d' un lit, meuble  rare en orient, d' une chaise et d' une
table. Nos  arabes s' etablirent avec nos chevaux dans les
vastes cours interieures du monastere. On nous
servit un souper compose de poisson frais et de
legumes cultives parmi les rochers de la montagne.
Nous passames une soiree delicieuse, apres tant de
fatigues, assis sur les larges balcons qui
dominent la mer et les cavernes des prophetes. Une
lune sereine flottait sur les vagues, dont le
murmure et la fraicheur montaient jusqu' a nous. Nous
nous promimes de passer dans cet asile la journee
du lendemain, pour reposer nos chevaux et refaire
nos provisions. Nous allions entrer dans une contree
nouvelle, ou nous ne trouverions plus ni ville ni
village, rarement des sources d' eau douce : nous
voyions cinq journees de desert s' etendre devant
nous.
22 octobre 1832.
Journee de repos passee au monastere du mont Carmel,
ou a parcourir les sites de la montagne et les
grottes d' elie et des prophetes. La principale de
ces grottes, evidemment taillee de main d' homme
dans le roc le plus dur, est une salle d' une
prodigieuse elevation ; elle n' a d' autre vue que
la mer sans bornes, et on n' y entend d' autre bruit
que celui des flots qui se brisent continuellement
contre l' arete du cap. Les traditions disent que
c' etait la l' ecole ou elie enseignait les sciences
des mysteres et des hautes poesies.
L' endroit etait admirablement choisi, et la voix
du vieux prophete, maitre de toute une innombrable
generation de prophetes, devait majestueusement
retentir dans le sein creuse de la montagne qu' il
sillonnait de tant de prodiges, et a laquelle il a
laisse son nom. L' histoire d' Elie est une des plus
merveilleuses histoires de l' antiquite sacree :
c' est le geant des bardes sacres. a lire sa vie et
ses terribles vengeances, il semble que cet homme
avait la foudre du seigneur pour ame, et que
l' element sur lequel il fut enleve au ciel etait
son element natal. C' est une belle figure lyrique
ou epique a jeter dans le poeme des vieux mysteres
de la civilisation judaique. En tout, l' epoque des
prophetes, a la considerer historiquement, est une
des epoques les moins intelligibles de la vie de ce
peuple fugitif. On apercoit cependant, et surtout
dans l' epoque d' Elie, la clef de cette singuliere
organisation du corps des prophetes. C' etait
evidemment une classe sainte et lettree, toujours
en opposition avec les rois, tribuns sacres du
peuple, le soulevant ou l' apaisant avec des chants,
des paraboles, des menaces ; formant des factions
dans Israel, comme la parole et la presse en
forment parmi nous ; se combattant les uns les
autres, d' abord avec le glaive de leur parole, puis
avec la lapidation ou l' epee ; s' exterminant de la
face de la terre, comme on voit elie en
exterminer par centaines ; puis succombant
eux-m?mes a leur tour, et faisant place a d' autres
dominateurs du peuple. Jamais la poesie proprement
dite n' a joue un si grand role dans le drame
politique, dans les destinees de la civilisation.
La raison ou la passion, selon qu' ils etaient faux
ou vrais prophetes, ne parlait, par leur bouche,
que la langue energique et harmonieuse des images.
Il n' y avait point d' orateurs comme a Athenes ou
a Rome ; l' orateur est trop homme ! Il n' y avait que des  
hymnes et des lamentations : le poete est divin.
Quelle imagination ardente, coloree, delirante, ne
suppose pas dans un pareil peuple une pareille
domination de la parole chantee ? Et comment
s' etonner qu' independamment du haut sens religieux  que
ces poesies renfermaient, elles aient ete un  monument
aussi accompli, aussi inimitable, de
genie et de grace ? Le prix des poetes alors, c' etait
la societe meme. Leur inspiration leur soumettait le
peuple ; ils l' entrainaient a leur gre au crime ou
a l' heroisme ; ils faisaient trembler les rois
coupables ; leur jetaient la cendre sur le front,
ou, reveillant le patriotisme dans le coeur de
leurs concitoyens, ils les faisaient triompher de
leurs ennemis, ou leur rappelaient, dans l' exil et
dans l' esclavage, les collines de Sion et la
liberte des enfants de Dieu. Je suis etonne que,
parmi tous les grands drames que la poesie moderne
a puises dans l' histoire des juifs, elle n' ait pas
concu encore ce drame merveilleux des prophetes.
C' est un beau chant de l' histoire du monde.
Meme date.
Je reviens de me promener seul sur les pentes
embaumees du Carmel. J' etais assis sous un
arbousier, un peu au-dessus du sentier a pic qui
monte au sommet de la montagne
suite
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Visite de Lamartine a Haifa et en Galilee 4